Nos amis du blog casus belli (http://casusbelli.blog4ever.com/) viennent de publier un compte rendu sur les journées libertaires que la Coordination Libertaire Etudiante, section étudiante de la CNT-AIT de Pau, vient d’organiser. Des journées qui ont connu un franc succès, tant dans l’affluence (entre 80 et 100 personnes à chaque conférence, autant pour le salon du livre anarchiste) que dans les échanges qu’elles ont permis. Nous vous soumettons leurs impressions pour que vous puissiez vous faire une idée. Les enregistrements des conférences seront rapidement disponibles sur le site des journées (http://journeeslibertairespau.blogspot.fr/) .
Le STB (CNT-AIT)

« C’était le thème de la 8e édition des Journées libertaires de Pau, organisées par la section étudiante de la CNT-AIT, auxquelles nous nous sommes rendus.
Ci-dessous, un bref compte-rendu de deux des conférences qui ont jalonné ces journées. Réalisé à partir de nos notes, il s’agit de bribes très partielles. Pour plus d’informations, des enregistrements, notamment ceux des conférences qui devraient s’y trouver bientôt, voir le site.

La première conférence du 18 février, intitulée : « Les possibilités d’inventer la politique face à la violence extrême », a été donnée par Pinar Selek (www.pinarselek.fr) , sociologue, écrivaine, militante féministe et antimilitariste, contre qui les autorités judiciaires turques s’acharnent depuis des années.

DIGITAL CAMERAAprès un rappel historique sur la violence du pouvoir turque : le génocide des Arméniens, les massacres des Kurdes…, Pinar a évoqué le coup d’Etat de 1971 à la suite duquel, des groupes militants se sont lancés dans la résistance armée… celle-ci deviendra, au cours des années, plus minoritaire et plus violente, d’autant qu’elle fait face à la violence fasciste des « loups gris ». En 1980, à la suite d’un nouveau coup d’Etat, on compte plus d’un million de prisonniers et 300’000 exilés. Face à cette situation, dès les années 1982-83, mais surtout à partir de 1995-2000, débute un nouveau cycle de luttes, avec de nouvelles causes et de nouvelles formes d’organisation qui remettent en question les formes hiérarchiques, patriarcales et autoritaires des groupes armés. Ces luttes sont notamment le fait de groupes féministes, LGBT, antimilitaristes et écologistes sociaux qui s’affirment « anti-violents ». Ils vont développer des alliances au sein de collectifs constitués aussi bien d’organisations que d’individus. Ces collectifs se perpétuent, même quand les organisations qui les composent disparaissent. Des mobilisations comme l’occupation de la place Taksim et du Parc Gezi à Istanbul les ont fait connaître internationalement, mais d’autres luttes, semblables, se déroulent dans tout le pays. Pour faire face à la répression, des alliances se développent entre les militants antiautoritaires et des minorités comme les Kurdes. Notons la radicalité de certaines revendications : les LGBT par exemple ne revendiquent pas le mariage homosexuel, car elles/ils sont contre le mariage ! Par contre, des homosexuels qui peuvent être exemptés de l’armée, s’ils font la preuve de leur orientation, revendiquent le droit d’être appelés pour se déclarer insoumis ! La lutte contre l’hétéro-sexisme et le patriarcat traverse de part en part la société turque, à l’image de ce groupe de supporters sportifs venu s’excuser pour ses propos homophobes dans les locaux d’un groupe gay.

DIGITAL CAMERALa conférence du 19 février sur « les révolutions tunisienne et égyptienne » a été ouverte par Jamal de Tunisie qui a rappelé le refus de la jeunesse face à l’étouffement imposé par l’ancien régime de Ben Ali. Désormais, la parole est libérée, rien ne sera plus comme avant.
Sérénade Chaffik, militante féministe, écrivaine et travailleuse sociale nous a offert une description saisissante de la révolution égyptienne à laquelle elle a participé. Pour elle, cette révolution n’était pas spontanée, mais consacrait le retour des militant-e-s dans la rue. Elle avait été précédée par des luttes ouvrières, une grève générale du textile dans la ville de Mahalla… Les inégalités de classes sont très marquées en Egypte : il y a des très riches qui exploitent une domesticité innombrable et des très pauvres. Sérénade a aussi évoqué le mouvement des avocats en 2008 qui réclamaient une justice sans corruption. Car parmi les causes de la révolution, il y a la corruption à tous les échelons du régime de Moubarak. Pour illustrer son propos, Sérénade nous a donné l’exemple des enseignants dont le salaire ne permet pas de payer un loyer. Le résultat, c’est la « classe après la classe », soit un cours privé obligatoire !
Au début de la révolution de 2011, les jeunes qui se mobilisent décident de rester sur place avec des slogans comme « révolution de l’humour » et « digage » (« dégage » adressé au président Moubarak, qui reprend le slogan des révolutionnaires tunisiens à l’encontre de Ben Ali). Ces jeunes militants n’appartiennent pas aux classes les plus populaires, mais celles-ci vont rapidement rejoindre ceux qui demandent la justice pour elles. Malgré des attaques d’une extrême violence qui feront de très nombreux morts, les manifestant-e-s resteront sur la place Tahrir (il faut parler de places Tahrir au pluriel, car les manifestations ont lieu dans de nombreuses autres villes que Le Caire). La suite est plus triste : il y aura la victoire électorale de Mohamed Morsi des Frères musulmans, rapidement contesté par le peuple, puis la prise du pouvoir par l’armée…

C’est ce chantage islamisme versus dictature militaires qu’il faut désormais refuser. Dans la perspective de nouvelles élections, le slogan c’est « tant que le sang des Egyptiens ne vaudra rien, aucun ne sera mon président ». Aujourd’hui, il y a la répression… mais les gens n’ont plus peur, c’est un acquis. Tout comme le sont les créations culturelles, artistiques, littéraires… qui foisonnent depuis la révolution. Sérénade conclut son propos en nous demandant d’écrire à l’ambassade pour exiger la libération des 40’000 prisonniers politiques qui moisissent dans les geôles égyptiennes.

Tewfik Allal, éditeur, syndicaliste et coordinateur du Manifeste des libertés a poursuivi la présentation en rappelant le soulèvement d’octobre 1988 en Algérie, à ses yeux prémonitoire de ce qui va se produire en 2010-2011 en Tunisie. Les mouvements d’indépendance des pays du Maghreb avaient « zappé » la question des libertés et le féminisme, ils étaient « national-populistes ». Dans le cas de la révolution tunisienne, il faut évoquer le rôle de la centrale syndicale UGTT dont les cadres locaux rompent avec la direction et mettent leurs locaux à disposition des mouvements associatifs et sociaux. Aujourd’hui, même les mouvements islamistes vivent des contradictions, discutent et se divisent sur les questions sociétales. En Egypte, le changement se poursuit, c’est un processus qui ne se fera pas en un soir. Le peuple a fait chuter quatre gouvernements… maintenant on ose parler, on ose par exemple défendre les homosexuels.
Dans la discussion qui a suivi, les participant-e-s ont débattu du concept de « révolution démocratique ». Comment soutenir le processus d’une constituante, quand les ressources sont entre les mains du régime ? L’essentiel ne serait-il pas de mettre à jour les nouveaux questionnements, de faire connaître des mouvements libertaires et sociaux largement ignorés du public ; dans le cadre d’une publication, par exemple, qui se fixerait comme objectif de donner de l’information et du sens, dans la perspective de construire une vision globale face à la parcellisation des révoltes.

DIGITAL CAMERALa dernière conférence des Journées libertaires sur « La pratique amoureuse, forme de résistance sous un régime théocratique, l’Iran » a été donnée par Somayeh Khajvandi réfugiée politique qui prépare une thèse sur ce thème et Behrouz Safdari, traducteur en persan des ouvrages situationnistes.
En introduction, les conférenciers nous ont remis en mémoire le vaste soulèvement populaire de 2009 qui avait suivi la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad. Une révolte trop vite oubliée sous nos latitudes, comme d’ailleurs la terrible répression qui l’a suivie. Dans un contexte de répression extrême, comment éviter la violence ? Comment ne pas jouer avec les mêmes armes que l’ennemi ? Tel a été le fil conducteur de cette présentation.

Quand en 1979, le Shah d’Iran est renversé, une dictature du 20e siècle est remplacée par une dictature archaïque celle de Khomeini. Les références idéologiques de ce régime sont les mêmes que celles de Daech, mais personne ne voulait le voir à l’époque. Aujourd’hui, après 35 ans, l’islamisation de la société, de l’école, de tous les aspects de la vie est un échec. Citant Raoul Vanegen, Behrouz Safdari évoque « l’Internationale du genre humain », car les manifestations de vie et d’amour subsistent, même dans des conditions d’extrême violence. Même là où il n’y a pas d’organisation de résistance, il peut exister une résistance quotidienne, comme celle manifestée par de nombreuses femmes iraniennes qui chantent alors que ça leur est interdit ! Behrouz établit un parallèle entre le travail de recherche de Somayeh et l’enquête de 1929 de la Révolution surréaliste, sur l’amour…

En Iran, toutes les jouissances sont combattues au nom de l’au-delà. Par exemple, si un homme et une femme sont ensemble dans la rue, ils doivent justifier d’un lien familial. Les membres de la « brigade des mœurs » s’en prennent aux femmes mal voilées et reniflent la bouche des passants pour s’assurer qu’ils ne sentent pas l’alcool !

Somayeh nous a décrit l’expérience scolaire d’une fille. A l’école, les sexes sont séparés. Dès l’âge de 7 ans, les fillettes doivent porter le voile ainsi qu’un manteau de couleur sombre. Dès 9 ans, la fille est considérée comme pubère et doit faire tous les devoirs religieux des adultes. C’est 15 ans pour les garçons. Une cérémonie a lieu pour chaque fille lors de sa première menstruation. On lui inculque la culpabilité : la fille qui a ses règles ne doit pas faire la prière ni toucher le Coran. Le corps humain est absent des livres scolaires. Il y a toutes sortes d’interdictions : porter des jeans, mettre du vernis à ongles ou du maquillage, écouter de la musique occidentale… Et évidemment jouer avec les garçons. Mais pendant la récréation, les élèves transgressent. Elles s’enferment en classe pour danser, chanter, rire… Somayeh le faisait aussi, bien qu’à l’époque elle était croyante, car quand l’interdit est partout, la transgression est inévitable. C’est une lutte permanente, les autorités inventent tout le temps de nouvelles prohibitions. Il est désormais interdit de s’asperger d’eau pour s’amuser, alors que des femmes mal voilées sont victimes de jets d’acide qui les défigurent (15 cas connus en 2014, dont 2 femmes qui sont devenues aveugles et une qui est morte des suites de l’agression).

Le disfonctionnement du système s’observe par exemple autour de la question de la virginité. C’est une question taboue : les rapports sont interdits hors du mariage et la fille vierge va au paradis… La lapidation est prévue pour les adultères. Pourtant Khomeini a autorisé le viol en prison à condition qu’il soit précédé par un mariage et tout ça avant l’exécution des prisonnières !

DIGITAL CAMERADe son côté, la jeunesse devient de plus en plus « déviante ». Les gens se marient de moins en moins et divorcent de plus en plus (50% des couples mettent en avant l’insatisfaction sexuelle comme motif de séparation), il y a de moins en moins de naissances. Malgré les risques, de plus en plus de gens ont des relations hors mariage et de nombreux célibataires cohabitent. La solidarité entre les filles et les garçons se développe. Pour « neutraliser l’humiliation » des hommes se mettent le voile ! Dans la discussion qui a suivi, en réponse à une question, les conférenciers ont contesté l’existence d’une véritable base populaire du régime islamique, qui à leurs yeux repose avant tout sur l’organisation de la répression et des milices. Quoi qu’il en soit, la réalité délirante du régime islamique iranien mérite d’être connue et dénoncée.
A Pau, outre les conférences, les oratrices et orateurs se sont rendus dans deux cités pour répondre aux questions d’habitant-e-s qui n’assistent pas habituellement à des conférences. Pour compléter le tableau, il faut aussi évoquer l’ambiance, difficile à décrire, de ces journées : exposition sur les anarchistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient à la Faculté des Lettres ; petit salon du livre anarchiste avec des éditeurs et des stands de librairies ; concert de soutien ; exposition d’artistes de la région ; performances artistiques annoncée ou surprise ! Apéro et bonne humeur…

Un grand merci aux copines et copains de la CNT-AIT de Pau qui se sont démenés pour assurer le succès de cette semaine. »